jeudi 13 mars 2008

Le discours de Nicolas Sarkozy au Congrès américain par Nelcya Delanoë


Commençons part un bref rappel des faits.
Le 7 novembre 2007, Nicolas Sarkozy prononce devant le Congrès américain un discours très attendu, dit de “réconciliation” - alors que les deux pays ne sont évidemment pas brouillés. Et ne l’ont jamais été, comme le souligne l’histoire franco-américaine telle qu’elle est ici mise en scène.
Nicolas Sarkozy insiste sur deux thèmes. D’abord la dette que la France du XXe siècle a contractée envers le gouvernement américain et son armée. Et son devoir de fidélité “à l’histoire commune... au sang... et à la mémoire de ce que ces deux pays ont accompli ensemble”, de Lafayette au Plan Marshall.

Selon l’orateur, ce devoir passe par la nature du “rêve américain”. Celui-ci aurait en effet enseigné aux hommes “la pratique de la liberté”, liberté dont l’Europe était incapable à l’heure de l’indépendance américaine. Cette incapacité initiale n’a cependant pas empêché par la suite la France de partager avec les États-Unis “un même idéal, de défendre les mêmes principes, et de croire aux mêmes valeurs.” 


La validité de cette assertion varie évidemment en fonction de la période et des acteurs dont on parle... Or, non seulement le discours de Washington ne s’embarrasse pas de précision historique mais en reste, malgré ses multiples références à l’histoire américaine, à la navrante vulgate qui a encore cours ici ou là. Il suffit pourtant d’évoquer, parmi d’autres exemples récents, le douloureux paradoxe d’une Europe libérée par une armée américaine ségréguée pour mesurer l’étendue de la mythification que perpétue ce condensé de clichés.

La conscience des complexités historiques, qu’on ne s’attend certes pas à trouver dans un discours concocté pour un président de la république française en grandes manoeuvres devant le Congrès américain, devrait au moins éviter à celui qui parle au nom du “peuple de France” le ridicule de ces poncifes où omissions, distortions et finalement négation sont à l’oeuvre. 


Qu’on en juge.
“Nous avons aimé l’Amérique parce que l’Amérique incarnait pour nous l’esprit de conquête, la nouvelle frontière sans cesse repoussée.” Surgit donc ici la fameuse thèse de la Frontière, présentée par Frederick Jackson Turner en 1893. Or cette thèse, pastoralisante et populiste, bourrée d’anachronismes et d’erreurs, est totalement discréditée aujourd’hui. Elle offrait certes à l’époque aux Américains un miroir limpide et gratifiant selon lequel, avec l’incessant franchissement de l’espace, la Frontière signifiait régénération permanente et progrès perpétuel, marqués l’un et l’autre du sceau quasi initiatique de la transformation de la nature en culture, c’est-à-dire de terres vides (“wilderness”) en États-Unis d’Amérique.
Or, on le sait aujourd’hui, et on le savait à l’époque, ces terres n’étaient ni vides ni libres. Revenir en 2008 à cette rengaine, c’est reconduire un blanc de la mémoire collective américaine, celui d’une colonisation sans colonisés. À moins qu’il ne s’agisse de valider cette version de l’histoire américaine ? En tout cas, Nicolas Sarkozy a, lui, adoré la conquête de l’Ouest : “Dans l’imaginaire de ma génération, il y a la conquête de l’ouest...”, sans doute conduite par John Wayne, cité dans la galerie des grands Américains.
Pourtant, la conquête de l’Ouest américain (présentée à l’époque comme “Destinée manifeste”, ou plan divin réservé à la “race anglo-saxonne” des États-Unis) n’est pas du cinéma mais une histoire particulièrement violente et cruelle. Celle de l’écrasement des nations indiennes, réduites in fine à n’être plus que “des mendiants sur la surface de la terre.”
Ultime étape de la conquête du continent étatsuninen par une armée yankee devenue puissante suite à sa victoire sur le Sud, la conquête de l’ouest a duré plus d’un demi-siècle, tant la dernière résistance armée des nations indiennes a été farouche. Pour casser celle-ci, le gouvernenement fédéral, les états-membres, l’armée et les milices ont donc recouru aux négociations pipées et aux promesses mensongères, à la guerre, à la déportation, aux massacres, aux exécutions sommaires et massives.
Une fois réduite aux réserves militarisées, la vie des Indiens - famines, conversion et acculturation forcées, désespérance sociale - a été gérée par bureaucratie fédérale des Affaires indiennes. Parallèlement, celle-ci s’enrichissait des millions de dollars annuellement dûs, par traité (instrument du droit international) aux Indiens en dédommagement de l’acquisition/annexion de leurs terres, et détournés jusqu’à ce jour.
Sans parler des ressources naturelles (pétrole, charbon, cobalt, zinc, uranium... ) que nombre de ces réserves recélaient (recèlent), dont les Indiens étaient (sont) officiellement propriétaires et qui furent pillées par les grands capitaines d’industrie de l’époque.

La mortalité et la baisse de la natalité ont alors menacé d’extinction finale ceux de ces peuples qui avaient survécu. En France comme en Amérique du Nord, certains chercheurs parlent de génocide et le débat fait rage (1). La plupart des Amérindiens, universitaires, écrivains, politiques, militants ou simples quidams, parlent de génocide.



Pour conclure, je voudrais évoquer un autre discours de Nicolas Sarkozy, celui qu’il a prononcé à Dakar en juillet 2007. Il exortait les “jeunes Africains de l’élite” à “entrer dans l’histoire” et à“renoncer à leurs mythes”. Faute de quoi, pour eux “pas de place pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.” (2)



En somme, selon la vision de l’histoire que mettent en scène ces deux discours, les Africains ne sont pas encore entrés dans l’histoire et les Indiens n’y entreront jamais - ils n’ont pas existé. 



Monsieur Sarkozy devrait suggérer à son nègre sinon d’entrer dans l’histoire du moins d’ouvrir des livres d’histoire et de les lire.


Nelcya Delanoë
Professeur émérite
Université Paris-X, Nanterre




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Notes :


(1) Entrer dans ce débat, long et complexe, nous éloignerait du sujet. 
Mais on pourra se reporter, en entrée en matière, à ces quelques textes français :

Delanoë Nelcya, L’Entaille rouge, des terres indiennes à la démocratie maéricaine, Albin Michel, 1996 (nouvelle édition, revue et augmentée), où j’esquisse une théorie du génocide en régime démocratique
Marienstras Élise, “Guerres, massacres ou génocides ?” in Le Massacre, objet d’histoire, sous la direction de David el Kenz Folio histoire, Gallimard, 2005. Élise Marienstrass parle de “genocide de facto sans être de jure”
N’Diaye, Pape, “L’extermination des Indiens d’Amérique du Nord” in Le Livre noir du Colonialisme, sous la direction de Marc Ferro, Laffont, 2003, affirme “Il y a bien eu un génocide en Amérique du Nord”
Aux États-Unis, deux grands classiques ont assimilé génocide indien et holocauste :

Thornoton, Russel, American Indian Holocaust and Survival : A Population History since 1492, University of Oklahoma Press, 1987.
Stannard, David, American Holocaust : Columbus and the conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.


Mann, Michael, The Dark Side of Democracy, Explaining Ethnic Cleansing, University of California, LA. 2005, parle “des démocracies génocidaires du Nouveau Monde”
(2) Voir le texte de Laurence De Cock Pierrepont sur le site de la CVUH

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